L’hygiène et la médecine à Versailles sous Louis XIV

En ces temps d’épidémie de Covid-19, de nombreuses questions se posent sur cette épidémie, mais aussi la santé et l’hygiène de manière générale. Et puisque nous sommes inondés d’informations autour du coronavirus en ce moment, je vous propose de faire un petit bond dans le temps, pour aller découvrir les mesures d’hygiène et de santé publique à l’époque de Louis XIV, soit à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle. Je suis à peu près certaine qu’après la lecture de cet article, vous serez contents de vivre en 2020 ! 

L'hygiène à Versailles

Commençons déjà par donner le ton : au XVIIe siècle, l’espérance de vie était autour de 25 ans ! Pour comparaison, aujourd’hui, l’espérance de vie moyenne en France tourne autour de 80 ans pour les hommes et 85 ans pour les femmes… Louis XIV est néanmoins le contre-exemple parfait, car il a vécu jusqu'à 77 ans : il naît le 5 septembre 1638, devient roi en 1643 (à 5 ans), et meurt le 1er septembre 1715, à 77 ans! C'est un record pour l'époque, et le règne le plus long de l'histoire de France. 

 

Mais il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle pour que les scientifiques et médecins prennent enfin conscience des vertus de l'hygiène et de la propreté. Cela deviendra le principal facteur d'allongement de l'espérance de vie, jusqu'à l'arrivée des vaccins (Louis Pasteur développe le premier vaccin contre la rage en 1885), puis des antibiotiques au XXe siècle. 

Comment se lave-t-on à Versailles ?

Sous Louis XIV, la propreté et l'hygiène passent par les vêtements : à l'époque, on considérait que pour être propre, il fallait simplement changer de vêtements très souvent. La propreté du linge fait donc la propreté de la personne : c'est pour cela qu'il fallait montrer beaucoup de linge, qui ressort donc au niveau du col, des manches... 

Quant à l'hygiène corporelle, la mode au XVIIe siècle était à la toilette sèche : on se frotte avec des linges, parfois imbibés d'acide ou d'alcool. Le bain ne se développera qu'à partir du XVIIIe siècle, d'abord dans les classes aisées. 

Malgré ces normes d'hygiène qui nous semblent assez rudimentaires aujourd'hui, il existait quand même des règles pour éviter la propagation des épidémies, ou pour prévenir les risques de contagion.

La prévention de la contagion au XVIIe siècle

Une des mesures d'hygiène importante au XVIIe siècle a lieu après le toucher des écrouelles. En effet, depuis le Moyen-âge, la croyance populaire attribuait au Roi le pouvoir sacré de toucher et de guérir les écrouelles, une maladie d'origine tuberculeuse.

 

Louis XIV pratique ainsi le toucher des écrouelles, souvent la veille des grandes fêtes où il communie : Pâques, Pentecôte, Noël, l’Assomption, la Toussaint… Ainsi, en 1698, la veille de la Pentecôte, Louis XIV touche près de 3000 malades : la cérémonie est épuisante et dure plusieurs heures.

Cette cérémonie a généralement lieu sur la terrasse devant l’Orangerie à Versailles. Avant la cérémonie, les médecins font un tri parmi les malades, puis le roi effleure les plaies et tumeurs, fait le signe de croix et prononce la formule rituelle "Le roi te touche, Dieu te guérit". Ensuite, le malade reçoit souvent un peu d'argent, puis s’en va.

A la fin de la cérémonie, 3 officiers du gobelet présentent au roi une serviette mouillée de vinaigre, puis une serviette imbibée d’eau et enfin, une serviette humidifiée avec de l'eau et de la fleur d’oranger, afin de se laver les mains. Un rituel d'hygiène qui ressemble un peu à un ancêtre du gel hydroalcoolique, n'est-ce pas !?

 

Les précautions d’hygiène sont les mêmes lorsque le roi lave les pieds de 13 enfants pauvres le Jeudi Saint : dans la grande salle des Gardes de Versailles, les enfants sont assis sur un banc, le roi s’agenouille devant chacun d’eux, leur lave le pied droit et le baise. Puis, il suit le même protocole de nettoyage et de désinfection des mains, avec trois serviettes successives, imbibées de vinaigre, d'eau, puis d'eau et de fleur d'oranger.

Ces soucis d’hygiène et de prévention de la contagion, à une époque où on ne les connaissait pas scientifiquement, méritent d’être soulignés. 

Louis XIV touchant les malades des écrouelles
Jean Jouvenel, Louis XIV touchant les malades des écrouelles, vers 1690, Eglise Saint-Riquier, Somme © G. Garitan

Les soins à la cour de Louis XIV

La crise du Covid-19 a vu le développement de la téléconsultation pour certains rendez-vous médicaux, constituant une véritable évolution selon certains… Mais comment se soignait-on à la Cour de Louis XIV ? Pas de téléconsultation bien sûr, mais une présence médicale très forte car le roi était presque toujours accompagné de son 1er médecin ou de son 1er chirurgien. Pour prendre un exemple, voici comment Louis XIV a été soigné d’une fistule anale… 

Le premier médecin et le premier chirurgien du roi

A Versailles, le roi et sa famille sont constamment accompagnés d’un corps médical nombreux : les médecins assistent aux cérémonies du lever et du coucher, ainsi qu’au Grand Couvert et autres cérémonies. Lorsque le roi est malade, il est entouré par au moins 12 personnes, et chacun l’examine par ordre hiérarchique, puis ils délibèrent et le 1er médecin donne sa prescription. Cette intimité du corps médical avec le roi permet de tisser des liens particuliers, particulièrement avec les chirurgiens. 

Au total, 8 premiers médecins, 5 premiers chirurgiens, et 4 premiers apothicaires se sont succédé auprès des 3 rois à Versailles. Louis XIV a eu très souvent recours aux soins de ses praticiens, mais Louis XV n’a eu que des maladies ou accidents mineurs, et Louis XVI n’a jamais eu besoin des services de sa Maison Médicale. 

 

Il existait une véritable rivalité entre les médecins et les chirurgiens, notamment en raison des différences entre un médecin et un chirurgien au XVIIe siècle :

  • Les médecins sont diplômés de la Faculté de Paris ou de Montpellier, ils appartiennent à la bourgeoisie ou à la noblesse, et parlent en latin des maladies, sans jamais s'abaisser à toucher les malades. Le premier médecin est aussi Surintendant des Fontaines et des Eaux minérales du royaume (jusqu'en 1770). 
  • Les chirurgiens sont plus souvent d'origine modeste, ils n'ont pas eu de formation universitaire, et ils ont presque tous servi dans les armées. Ils parlent simplement, parfois avec une certaine rudesse, et ils vivent dans la réalité quotidienne des maladies et des odeurs. 

Malgré tout, les médecins jalousent souvent les chirurgiens, car les chirurgiens ont des relations plus intimes avec le roi. Ainsi, on sait que Félix, et surtout Maréchal, ont été les confidents de Louis XIV, et La Peyronie et La Martinière les confidents de Louis XV. 

Ainsi, à la fin de la monarchie, les responsabilités étaient bien réparties, à égalité : les médecins qui soignaient "dedans", les chirurgiens qui soignaient "l’extérieur", et les pharmaciens (apothicaires) qui fabriquaient et délivraient les médicaments. 

Mais les médecins ont peu de connaissances et de moyens, et les complications et issues fatales sont souvent le résultat de la maladresse ou de l'entêtement des médecins.

 

Ainsi, Molière écrit, dans le Malade Imaginaire : "Presque tous les hommes meurent de leur remède et non de leur maladie!"

Chirurgien Médecin Versailles
David Teniers le Jeune, Le Chirurgien-barbier, milieu du XVIIe siècle, Norfolk, Chrysler Museum of Art

La fistule anale de Louis XIV

Louis XIV se plaignant d'une douleur au postérieur, son premier médecin, lui prescrit des clystères : ce sont lavements par mélange d’eau froide ou chaude, administrés à l'aide d'une seringue (Oui, oui, comme l'image ci-dessous, ça fait rêver n'est-ce pas ?!). Mais ce traitement, courant au XVIIe siècle, entraîna une large fistule anale (c'est-à-dire un écoulement malodorant et très douloureux de pus autour de l'anus!), formant un ulcère.

Pour le soigner, son médecin multiplie les emplâtres : un emplâtre, c'est une substance consistante et gluante, qui se ramollit à la chaleur et adhère ainsi aux parties du corps sur lesquelles on l'applique. Les emplâtres étaient généralement fabriqués avec des farines et céréales bouillies dans un mélange d'eau... presque une recette de crêpes en quelque sorte!! Pas très efficace comme vous l'imaginez... 

Après plusieurs mois de souffrance, et aucune amélioration, Louis XIV s'en remet à son premier chirurgien, Charles-François Félix, qui joue sa carrière sur cette opération. Soulignons quand même qu'à l'époque, les connaissances anatomiques et chirurgicales se développaient à peine, et que la cautérisation et l'anesthésie n'étaient pas du tout au point... Afin de se préparer, Félix va donc s'entraîner sur de nombreux hommes fistuleux venus de tout le royaume, et développer une version courbe de son bistouri, plus adapté pour inciser la fistule : c'est le bistouri à la royale

 

Hygiène XVIIe siècle versailles louis xiv
Ecole Espagnole, L'Homme à la seringue, XVIIe siècle, Paris, Musée du Louvre
Médecine Versailles clystère lavement
Ecole hollandaise, Introduction d'un clystère dans un auguste derrière, XVIIe siècle

En Novembre 1686, Félix incise le trajet fistuleux de l'anus, sans anesthésie, avec son bistouri courbe, et il termine par une saignée (qui consiste à prélever du sang par l'ouverture d'une veine, afin de recueillir les "mauvaises humeurs" du corps). Après plusieurs mois pendant lesquels la plaie fut pansée au vin (et pas n'importe quel vin, du vin de Bourgogne s'il vous plait), Louis XIV est enfin guéri !

 

En Avril 1687, la guérison était acquise et Mme de Maintenon fit chanter à Saint-Cyr une ode solennelle, intitulée « Dieu sauve le Roi », composée par Jean-Baptiste Lully, en l’honneur du roi et de Dieu. Le roi d’Angleterre Jacques II Stuart, en exil au château de Saint-Germain-en-Laye, assista à la cérémonie, en voisin. Il fut tellement ému qu’il demanda à son cousin Louis XIV d’emprunter l’air comme musique de sa Maison. Le compositeur Haendel aurait ensuite exporté cet hymne en Angleterre, en transformant les paroles. C’est ainsi que l’air composé par un maître italien pour célébrer la guérison du postérieur du roi français devint alors « God save the King », l’hymne de la famille royale d’Angleterre. 

Saignées, lavements, clystères, emplâtres, opérations chirurgicales sans anesthésie... Les soins les plus courants à la cour de Louis XIV ne nous font pas rêver ! Je tiens quand même à souligner la "résistance" de Louis XIV, qui a enduré 16 interventions chirurgicales menées sans anesthésie, plus d’une centaine de saignées, et pas moins de 2000 lavements !

Alors, vous appréciez les progrès des sciences et de la médecine ? On est pas si mal au XXIe siècle finalement...

Pour en savoir plus

Pour aller plus loin sur ce sujet, je vous conseille la lecture de ces deux livres de François Iselin, aux Editions Perrin. Ce sont les livres que j’ai principalement lu pour étudier ce sujet : 

  • Les lys et le caducée, Soigner à la cour de Versailles (2012)
  • La Martinière, chirurgien de Louis XV (2010)

Pour en savoir plus sur l’opération de la fistule anale de Louis XIV, je vous recommande cette vidéo d’Asclépios, datant du 8 janvier 2017 : La fistule anale de Louis XIV, à voir sur Youtube

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